I am not a butterfly 
Fin du Monde



Retour sur Chrysalide : le rêve du papillon 
CAC - Genève 
25.01 11.06.2023
Curation : Andrea Bellini, Sarah Lombardi et Sara De Chiara




Ces dernières années, dans l’art contemporain et le monde de la culture, l’existence des personnes Trans* -puisque c’est de ça dont ce texte parle- a pris une place importante ou plutôt a réussi a trouver la sienne, pour le plus grand bien de touxtes. Les artistes Trans* sont représentéexs probablement toujours pas assez mais la tendance est à l’amélioration. Il y a cependant un angle, une thématique, une paire de lunettes avec laquelle nous sommes invitéexs à montrer notre travail -si ce n’est le réaliser- qui pose problème. Toujours et encore la métamorphose. Êtres mystiques que nous sommes, encore peu comprisexs par le reste du monde nous aurions cette capacité fantastique de nous être, à un certain moment de notre existence, transforméexs en quelque chose. Quoi de mieux, donc, que l’image de la chenille devenant chrysalide puis papillon, dernière phase d’un marathon esthetico-performatif où quand le coup de départ retentit nous ne sommes qu’une chenille visqueuse et à la ligne d’arrivée, nous voilà un magnifique papillon, applaudiexs par une foule en délire. C’est sans surprise que cette métaphore de la Transformation entomique nous vient à l’esprit pour parler de nos existences, tant elle est facile d’accès et pourrait résumer l’expérience d’une personne trans* dans un monde hypothétique où notre communauté serait homogène dans ses vécus.

Selon moi, cette comparaison pose plusieurs problèmes majeurs. En premier lieu et comme mentionné plus haut, elle appuie la dimension mystique et potentiellement incompréhensible au premier abord pour les personnes cisgenres de la condition et des vécus trans*, en dépit d’annoncer des faits très concrets qui régissent nos vies. Aujourd’hui cela fait deux mois et demi que je prends des oestrogènes. J’ai mon sein gauche qui pousse et hier soir, en allant m’acheter à bouffer, je me suis faite traiter de pédé et de sale trans. Les personnes qui m’ont insultée n’ont pas vu en moi un cocon, une chenille ou un papillon. Elles m’ont vues moi, dans ma condition de meuf trans. Et ce n’est probablement pas en allant voir une exposition me portrayant sous la forme d’une créature magique sortant d’une fontaine qu’elles comprendraient ma condition et arrêteraient de m’insulter. Cela ne ferait qu’en remettre une couche sur l’ignorance flagrante de ces personnes grâce à une narration qui omet la dimension politique et radicale de nos existences. Il noux faut arrêter, dans un contexte tel qu’une exposition dans une institution ouverte au public, de jouer du soi-disant mystère -d’ailleurs imposé par les personnes cisgenres- qui entoure nos existences. C’est à nous de créer nos propres métaphores et d’affirmer qui nous sommes sans devoir passer par quelqu’amortisseur politique, telle la métaphore de la chrysalide. User de l’image du papillon dans un contexte d’exposition ne fait que nuire à nos conditions de vie tout en confortant l’image réductrice et dégradante que les personnes cisgenres ont de nous.

Je n’aimerais pas nier et cracher sur le bien fondé des métaphores transformationnelles visant à plus de représentation trans* et à plus de communication/d’informations sur le sujet. Mais je ne peux m’empêcher d’y voir aussi des aspects problématiques. Nous, personnes trans*, devons sans cesse justifier nos existences, expliquer le pourquoi du comment. La métaphore du papillon apparaît comme une manière simple et rapide de faire comprendre aux personnes cisgenres nos vécus. Est-il vraiment nécessaire qu’elles les comprennent ? Pourquoi s’atteler à la tache sysiphéenne de faire ressentir et comprendre à une personne cis nos vécus ? Jamais une personne cisgenre ne pourra comprendre et vivre ce que l’on vit, de même que nous ne saurons jamais comment une personne cis se sent en société. Ce ne serait certainement pas non plus dans un but d’information afin d’éviter une transphobie induite par l’ignorance. Beaucoup de personnes cisgenres nous respectent et ne nous insultent pas quand on va remplir notre panse. J’essaie ici de différencier la dimension pédagogique d’une prévention anti-haine et le fait de vouloir absolument et sans relâche transmettre l’expérience d’un corps trans* à un corps non trans*.
Nos vécus nous appartiennent et noux devrions les célébrer, les transmettre à travers l’art sans vouloir être comprisexs sur ce point-là, car cela ne révèle au final qu’un besoin non conscientisé de validation par la société binaire. Une grosse contradiction apparaît, aussi, lors de l’usage du spectre de la métamorphose dans des choix curatoriaux. Alors que les espaces d’art ont cette qualité et capacité à ouvrir géographiquement un dialogue entre artistes, artistes et public, oeuvres et oeuvres ou oeuvres et public, une dimension métamorphique placée au centre d’une exposition suppose plutôt la mise en place d’une hiérarchie. Les oeuvre exposées se retrouvent à être classées en trois catégories par lae spectateuricex: chenille, chrysalide ou papillon. Leur hiérarchie est intrinsèquement métaphorique : hiérarchie car nous plaçons le papillon au dessus de ses autres stades puisqu’il est le plus représenté, admiré et convoité dans nos imaginaires collectifs et dans nos pratiques quotidiennes. Intrinsèquement métaphorique puisque tout ce qui est mis en parallèle d’une évolution lépidoptère intègre cette hiérarchie. Nous nous trouvons ici dans un échange perpétuel: les oeuvres, comparées aux changements d’états de l’insecte, sont simultanément catégorisées dans une «phase» et l’imagerie du cycle de vie du papillon (qui n’a d’ailleurs rien demandé) est réifée en une métaphore nuisible.

De par cette comparaison hiérarchisante, les oeuvres supportent un dialogue limité. Nous ne parlons pas des mêmes choses ni de la même manière avec chacun des stades de la métamorphose. Cela est souhaitable car chaque oeuvre exposée mérite une discussion différente d’une autre. Mais lorsque l’on impose cette vision triadique à l’interprétation, le dialogue promis et essentiel devient absent. La curation se retrouve totalitaire et la critique : tronquée et corrompue.
Au lieu de cette division forcée des relations que portent les différentexs acteuricexs d’un espace d’exposition entre elleux, il faudrait permettre une part de flottement. Au lieu d’un tutoriel en trois étapes, exposer la réalité : un entier, ou l’individu/objet/sujet/chose-chenille est aussi précieuxse que son stade chrysalidien ou papillonaire.

La métaphore de l’évolution de la vie d’un papillon s’apparente également à une idée de progrès, de climax ou encore d’amélioration. Tous ces mots décrivent une autre chose bien critiquable et déjà moult fois critiquée : un système capitaliste auto-destructeur. Un lieu se situant à l’intersection de ce système capitaliste et de la métaphore du papillon apparaît : le Papiliorama. Point culminant d’une effervescence de beauté naturelle et hypnotisante, le Papiliorama présente une réalité plutôt sombre et profondément spéciste. Les papillons n’ont que quelques jours devant eux lorsqu’ils atteignent leur stade final. Pour que ces lieux indéfinissables (entres exposition, zoo, usine, divertissement) en possèdent autant et de manière quasi continue pendant toute l’année, on imagine bien les salles cachées remplies de larves et de chrysalides qui ne verront la lumière du jour -et encore- que lorsqu’elles auront atteint leur stade « final ». Ceci, régi par une idée de profit inconditionnel. Le Papiliorama possède plusieurs similitudes avec les espaces d’expositions :

endroits dédiés aux insectes se métamorphosant / collection d’oeuvres stockées
 public ayant payé une entrée / public ayant payé une entrée
activité visuelle principale=papillons / activité visuelle principale=oeuvres exposées
expositions avec thèmes spécifiques / curation
visites guidées / médiation culturelle (et visites guidées), etc.

Puisque l’humain possède l’obsession de contrôler et de se positionner au-dessus des autres espèces vivantes et non-vivantes, un autre cas d’école nous offre des pistes de réflexions: les collectionneureuses de papillons. Il est bien connu dans nos communautés que nous incarnons pour certaines personnes (que l’on appelle chasers) une mysticité érotico-sexuelle qui nous attire plusieurs interactions gênantes et nous renvoie à un stade de déshumanisation. Lae chaser est ici collectioneureuse. En spéculant sur des cadavres d’insectes, ces dernierexs cultivent non-seulement l’image fantasmagorique du papillon mais utilisent également des mécaniques capitalistes égo/ïstes/centriques. Epingler un papillon -mort qui plus est- dans un cadre en bois, sous vitre pour ensuite l’accrocher au mur ressemble étrangement à une pratique muséale et/ou curatoriale.

Je parlais plus haut de climax et de son lien à l’image du papillon tant sa durée de vie est courte (un ou deux jours à quelques semaines). Si cela reflète effectivement un aspect de la vie des personnes trans* tant les suicides et meurtres sont monnaie courantes pour nos adelphes, à nouveau, une hiérarchie se met en place. Le papillon au dessus des autres stades de son existence. Pour y faire face, une piste est intéressante : le « bathos », introduit et théorisé par Alexander Pope dans son essai Peri Bathous, Or the Art of Sinking in Poetry . Anticlimax par excellence, la notion de bathos signifie un essai raté à atteindre le sublime. Le « bathos » s’oppose fermement à l’existence du papillon d’un point de vue symbolique. Puisque c’est cette notion de grand final et d’apogée qui -entre autres- pose problème dans la vision que les personnes cis ont de nous, accepter que le sublime dans la définiton que lui offre un système cis-patriarcal n’est quasiment jamais atteint (ou alors par une infime partie d’un groupe X ou d’une pratique Y) peut nous rendre cette capacité d’admiration des expériences de vies, plutôt que de ne voir que son stade final. Ce dernier se présente d’ailleurs comme beaucoup moins riche et intéressant dans l’ouverture d’une réflexion car court et kitsch. Par exemple, le sentiment qui nous empare cinq minutes après un bouquet d’un feu d’artifices n’est finalement pas un sentiment puisque la cause de notre émerveillement passager n’existe plus. Émotionellement, le moment se plaçant avant que la fusée n’explose possède plusieurs facettes et est donc plus propice à un terrain d’explorations de ressentis et, si l’occasion se présente, de son intellectualisation. Ici, le voyage et la conception d’un objet/sujet/oeuvre/travail m’apparaît comme tout autant valide et offre une plus profonde interprétation et identification pour un.e.x spectateurice.x qu’un sublime superficiel qui ne peut être qu’admiré. Il serait souhaitable pour les institutions de s’atteler à la tâche ardue de déconstruire des schémas verticaux pour les reconstruire à l’horizontale, ou plutôt en « O ». Voire même réfléchir à travers une notion de non aboutissement des choses. «Ce qui n’aboutit pas devient indéterminé», comme l’écrit Eve Kosofsky Sedgwick dans sa lecture queer du Bathos. Je parlais avant d’exposer la réalité quand les vécus trans* sont un sujet important d’une exposition, voilà une solution qui, au risque de me répéter, permettrait de démystifier nos existences.

Pour finir en précision et sur des faits plus concrets, la hiérarchie tant mentionnée dans ce texte renvoie également à des modes de pensée toxiques dans nos propres communautés et dans les relations sociales en général. Plusieurs personnes trans* et cisgenres considèrent nécessaire/fondamental qu’une personne s’identifiant comme trans* soit sous traitement hormonal. Que son apparence doit-être sans faille, que son cis-passing doit être abouti et absolu pour qu’iel soit considéréex comme valide. Ces comportements et schémas de réflexions sont purement induits par une société binaire et les acteurices y participant ne font que nuire à nos communautés. Ce sont des narratifs qui renvoient -peut-être malgré eux- à une pensée conservatrice et d’extrême droite soutenant que les personnes trans* n’existent tout simplement pas tant une transition de genre ne suppose pas, à leurs yeux, un profond (...)1 . Ces raisonnements transmédicalistes invalident le vécu que certaines personnes peuvent avoir et sont autoritaires car décident de ce qui doit être fait (en termes purement pratiques) et évité par une personne trans*. Cette approche est purement papillonaire et renvoie à une lecture occidentale et coloniale d’une évolution personnelle. Cette dernière doit être continue et se schématise par une ligne droite, préférablement lisible de gauche à droite, et qui ne doit en aucun cas se courber, faire demi-tour, revenir à son point de départ ou alors prendre un forme inconnue. Autoritaire, de gauche à droite.

À l’heure où l’extrême droite prend du pouvoir dans une multitude de pays, où les narratifs transphobes et queerphobes prennent du terrain, où nos adelphes continuent à se suicider et à se faire assassiner, où chaque semaine un nouveau projet de loi visant à limiter les droits des personnes trans* naît dans un nouveau parlement et où des activistes transphobes sont invités pendant des heures sur des plateaux télévisés et radiophoniques pour déblatérer leur haine profonde envers nos communautés, j’écris ce texte en priant quelques acteurs de l’art (curateuricexs, artistexs, directeuricexs artistiquexs, directeuricexs de musée/centre d’art/d’évènements culturels) de ne pas suivre cette tendance (la seule, vraiment) et de refuser la métamorphose en tant que perspective curatoriale