Fin du Monde
Horizonville
Thilda Bourqui
Curation : Charly Mirambeau
Tunnel Tunnel - Lausanne
18.09
C’est à dire que nous sommes, dans Horizonville, face (littéralement : vous allez voir) à une trame narrative qui n’est pas admise comme telle. Je m’explique. J’ai d’abord été frappée par cette certaine tramification de l’exposition. Les éléments qui la composent sortent tous du lot, en ce sens, nous pourrions parler de tropes. Nous sommes d’abord accueilliexs par des affiches désabusées qui mêlent avis de disparitions et annonces de casting et dont les personnages y représentés incarnent, en somme, des figures déjà vues. On y croise des acteurs à succès, des personnes sorties d’une banque d’image typique et un animal quelconque, sans toutefois délaisser des éléments d’identification aux personnages. « He May display subtle dame-sex attraction, which should feel authentic and natural. », peut on lire dans la description d’un personnage recherché. Ceux-ci sont les composants vivants de l’oeuvre principale de l’exposition : (Plainville, 2026) une vidéo de 42 minutes dans laquelle le spectateur joue, en mon sens, un rôle essentiel sinon horizontal à ce à quoi iel assiste. Composé de plans séquences qui défilent à la suite, le film nous positionne quasi-matériellement comme voyeur ou observateur, notamment via les découpages de premier plan. On regarde des choses se passer à travers des lisières de forêt, par une fenêtre, depuis un buisson, sur le bord d’une route ou d’un chemin de fer, en bref, des endroits inidentifiables mais connus car appelant à une certaine réalité. Il ne s’agit pourtant pas de liminalité (god bless) : rien n’est dans une position d’attente. Les choses se passent, comme elles sont, et nous ne pouvons avoir manifestement aucun contrôle dessus. En fait, cette attention portée au point de vue m’a un peu remise à ma place et quand je disais plus haut qu’il s’agissait de voyeurisme j’avais faux. D’observation aussi. Peut-être, et même si pour ce genre de travaux une part de moi me supplie de ne rien définir, que l’on se rapproche des mouvement d’un certain flâneur, peut-être celui décrit par Allan Ivanchikova dans son texte Sidewalks of desire : paradoxes of the pasmodern flaneur in contemporary queer fiction. Ce texte, bien que parlant plutôt de la ville en se concentrant sur la phénoménologie des trottoirs des mégapoles, nous apporte quelques pistes riches pour penser la flânerie. Je ne sais pas ce que donnerait une small town phénoménologique, mais je sais que là où l’on peut peut-être relier tout ça se situe au niveau de l’errance, qui, dans l’oeuvre de Thilda Bourqui, s’accorde à une certaine idée d’un hasard forcé ou de la chance d’une rencontre inquiétante mais qui jamais ne semble grave. « Randomness of stimuli as well as their unmediated character produce an experience similar to the one of Baudelaire and Benjamin, that is of an early modern metropolis: an experience of the transient, of the random, unexpected, and strange. », nous dit Ivanchikova qu’on imagine plutôt campagnard dans notre cas.
Si plus haut je parlais de rapport à une réalité, celle-ci se trouve vite chamboulée, notamment par la présence de références directes à une certaine catégorie de production culturelle, j’imagine du cinéma de genre. Des événements paranormaux sinon anormaux se passent et se sont passés. On le comprend tant par des scènes spécifiques -donc des objets de narration- que par l’ambiance ambivalente de l’endroit du film, qui, inévitablement, corrompt positivement l’espace d’exposition. Le tout appuyé par lesdits panneaux de recherche/casting. De ce fait, les relations créées et entretenues par les différentes pièces de l’exposition (donc les affiches, la vidéo mais aussi un plan à la craie (arghhh) (Chem. de la fin, 2026)) produisent un effet très réussi et presque insaisissable : une certaine fragilité extrême et surtout touchante des limites entre réalité et fiction, avec toutes les fissures qu’elles contiennent.
On notera aussi avec beaucoup d’appréciation certains moments un peu plus camp, dont un qui m’a fait pouffer un peu, un où nous sommes face à une place de village qui accueille trois églises, rapprochant la scène d’un certain grotesque. Mais tout de suite j’ai ravalé mon rire, comprenant la gravité de la situation.
J’aimerais revenir un poil à un concept lancé en branle au début de cette critique qui commence à devenir de moins en moins identifiable comme telle. La notion de tropes, donc de certains motifs récurrents dans des productions fictionnelles, ne se limite, dans cette exposition, définitivement pas aux personnages. Dans le film de Thilda, on fait affaire tout du long à des objets concrets et tropologiques. Je n’ai pas compté le nombre de panneaux interdisant l’accès à certains lieux, sinon ceux qui nous avertissaient d’un danger imminent, ou d’autres indiquant la direction d’endroits que l’on peut observer tout au long de la vidéo : ces églises, par exemple, ou une sorte de station service/diner américain -cette culture prenant une place majoritaire dans les références présentes. Ce dernier (le diner) est d’ailleurs non sans rappeler un autre sorte d’imaginaire déployé dans son exposition 2 fried girls, à l’espace Mae West en avril dernier. Une histoire sur deux copines qui évoluent dans un monde de zombies, survivant (sur plusieurs plans) grâce à des donuts et d’autres trucs. Tout pour me plaire. Si je vais trop loin criez moi dessus, mais je viens de lire Trou Noir 5 (je sais, je suis en retard), et ces histoires de zombies, de fin du monde (bonjour) et de tropes me ramènent inévitablement à un certain entretien entre Quentin Dubois et Lorenzo Bernini. Entretien dans lequel les deux finissent par parler de la figure du zombie comme position de la théorie antisociale (en gros : celle des adolescentexs aux cheveux gras qui veulent en rester), en essayant de plaider pour une figure du zombie qui pourrait servir à la cause, notamment grâce aux possibles démembrements, fragmentations et recompositions dont ces derniers sont capables -sans parler d’une certaine porosité et de l’état dans lequel on imagine qu’un zombie se trouve. Même, une figure qui pourrait échapper à une certaine assimilation, récupération ou marchandisation par les centres d’art (ahem.). Je n’oserais pas coller ça à Thilda, d’ailleurs je pense que c’est un peu hors sujet et qu’elle ne s’occupe pas de ça, mais je pense que ce certain détachement d’une identification claire à certaines identités (tout le monde connaît les personnages donc personne ne les connaît), évite une certaine lourdeur qu’on aurait pu subir si Thilda Bourqui ne maniait pas son sujet avec autant d’adresse.
Je m’égare, c’est le but, on l’a vu. Je me promène, fais des rencontres, j’entretiens des conversations. Vous savez tout de moi, je pue, sens un peu trop ce que je suis, entière. C’est peut-être un bout de l’effet que ça fait, Horizonville de Thilda Bourqui, à voir jusqu’au 21.10.26.