Valetina A. et Nefeli7575
Critique comparée • Lauréat de la Queer Palm à Cannes, le nouveau film de Jane Schoenbrun,
Teenage Sex and Death at Camp Miasma (2026),
réaffirme - ou parodie ? - le lien entre queerness et horreur, dans une spirale de sang et de lesbiennes.
“C'est un film sur les films d'horreur mais c'est pas vraiment un film d'horreur” me prévient une amie avant d'entrer dans la salle, à mon grand désarroi. Paroles qui s'avèrent rapidement au moins à moitié correctes, puisque les premières minutes du film racontent le succès d'un (faux) slasher movie des années 70, montrant l'empilement des nombreuses suites de cette franchise et de ses produits dérivés, ainsi que des (faux) articles dénonçant 40 plus tard la (vraie) tendance qu'ont une quantité substantielle de films d'horreur - plus ou moins récents - à intégrer un rebondissement transphobe dans leur scénario.
(On pourra d'ailleurs relever non sans ironie que 2026 marque également la sortie du nouvel insidious, la sixième itération de la franchise d'horreur dont le deuxième film siège au panthéon de ces films transphobes, à côté de Psycho (1960) et de Silence of the Lambs (1991).) Dans le film de Schoenbrun, Kris (Hannah Einbinder) se présente elle-même comme la tentative désespérée d'Hollywood de sauver une franchise problématique mais lucrative, Camp
Miasma, en engageant une réalisatrice queer pour s'éviter les foudres du wokisme. Kris rencontre Billy Presley (Gillian Anderson), l'actrice principale du premier film de la série, et les deux entament une relation sexuelle. Or, Kris rencontre quelques embûches dans la réalisation de ce nouvel opus, ainsi que dans ses ébats avec Billy: les images misogynes et hypersexualisées des slashers movies qu'elle adorait étant jeune ont laissé une marque dans son esprit. Une forme de voyeurisme intérieur faisant d'elle à la fois la victime et l'assassin,
explicitant ainsi le parallèle récurrent du film entre mort et sexe, souligné notamment par le nom de l'antagoniste de Camp Miasma, «Petite Mort», une personne non-
binaire assassinée par les adolescents du camp. La vie sexuelle des personnages est ainsi influencée par des films d'horreur, une empreinte peut-étre malvenue, mais bien réelle, car n'est pas amnésique qui veut. La fiction déborde sur le vécu, c'est un film sur les films, qui nous rappelle que nous sommes en train de regarder un film dans lesquels les personnages regardent des films, et que pire encore à force de regarder le film celui-ci nous regarde en retour, et que lui-même créé des personnages qui eux-mêmes réalisent un film, dans une boucle infinie qui, bien que servant
le propos, peut se montrer un tantinet répétitive par moment. Si Camp Miasma montre l'influence négative que peuvent avoir des ouvres stéréotypées, c'est avant tout une lettre d'amour pour ces mêmes films
marqueur et décor d'une génération. On y retrouve des effusions de sang qui ne sont pas sans rappeler le jet d'eau de Genève, une érotisation exagérée de scènes de violence mais également de dégustation de poulet fnt (un Asmr surprenant et ma foi peut-être agréable pour les spectateurices appréciant les bruits de bouche), et des décors partois presque en carton pâte. Ce n'est pas un film d'horreur, mais surtout un film de romance, qui résonne et révèle les interactions
entre fiction et expérience, entre désir et conscience.
Ou, de manière moins condescendante, comme le dit Billy Presley elle-même: il s'agit au fond simplement d'un film sur « la chair et les fluides ».
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J’évite les scènes de sexe au cinéma avec un soin très particulier, comme ma mère, sa mère, et toutes les femmes de la famille avant elle depuis au moins l’invention du cinéma voir même de la fiction. Nous sommes mal à l’aise avec les corps, la chaire, les fluides et l’humidité en général surtout quand elle évoque des humains ou pire encore, des fricoteurs.
Ainsi, d’entrée de jeu, Teenage sex and death at camp miasma s’annonçait difficile à regarder et à aborder, mais fort heureusement on (Vale) est ici avec moi pour me permettre de préserver ma pudeur sans passer à coté d’une thématique centrale du film. J’ai donc tout le loisir de ne pas aborder le-sujet-interdit, et de garder ma salive pour d’autres choses, comme par exemple...la manière dont le film aborde les questions de fiction et de de pop culture.
Si je n’aime pas le sexe j’aime beaucoup l’adoration, ce qui est essentiellement la même chose (à peu de choses près.)
Il faut dire que récemment, pas plus tard qu’au début de l’été, j’ai décidé que ma nouvelle chose préférée était la métafiction et les processus narratifs complexes (je suis souvent très érudite et intéressante.) Par métafiction, j’entends les fictions qui questionnent leur propre lien avec le réel.
J’étais donc ravie que l’on me parle de parodie et de réécriture, puisque c’est bien de cela que parle Teenage sex and death at camp miasma (ou du moins, c’est cela que j’ai choisi de voir) : on nous fait le récit d’une saga inachevée : un nouvel opus à écrire, une histoire qui n’a pas tout à fait fini d’être racontée. La fiction dans ses aspects les plus excitants est composée d’un nombre infini de modèles itératifs qu’il s’agit de réutiliser et de transformer, sans hiérarchie, et à sa sauce afin de raconter des récits complexes et complets.
Teenage sex and death at camp miasma propose un discours engagé sur différentes questions, évidemment, de sexualité et de genre, mais aussi (!!) notamment de narratologie, et les rapports qu’entretiennent les récits aux conventions sociales et au pouvoir.
Dans son essai Reflexivity in Film and Literature (1985), Robert Stam propose l’hypothèse suivante :
“Elles (les œuvres métafictionnelles) entretiennent une relation ludique, parodique et perturbatrice avec les normes établies. Elles démystifient la fiction et la naïve confiance que nous plaçons en elle, et font de cette démystification un espace pour de nouvelles fictions. La parodie émerge lorsque les artistes estiment avoir dépassé les conventions artistiques. Hegel suggère que l’Homme parodie le passé lorsqu’il est prêt à s’en dissocier.“
La réécriture agit comme un commentaire, l’acte d'altération d’un récit est en soit une forme de critique : prendre du recul, adapter, corriger, honorer. Je suis rapidement arrivée à la conclusion que la parodie était par essence contestataire des pouvoirs en place, et il me semble que Jane Schoenbrun, qui a réalisé le film, est tout à fait d’accord avec moi. Pour clarifier, le pas de côté qu’incarne la parodie est par essence un geste contestataire.
La protagoniste du film est une réalisatrice, mais avant ça, c’est une cinéphile. Et même encore avant ça, puisque le mot cinéphile est inexacte, c’est une fan. Si, je le conçois, le nombre indécent de références dans le film a tendance à étouffer le spectateur, il me semble que l’on a à faire davantage à un excès de générosité qu’a un pur acte de prétention communautariste. On veut nous nourrir, nous offrir un objet d’adoration.
Le film propose une vision rare et précieuse : la fan active, la groupie créatrice, la passion chez les femmes comme moteur, comme vaisseau de partage et non comme quelque chose à pointer du doigt. Durant le film, jamais l’objet de son adoration n’est dénigré par un personnage qui ne soit pas ridicule / qui vale la peine que son avis soit pris en compte.
Parler de métafiction, c’est se questionner sur le rôle des récits de manière plus larges : si elle est nécéssaire à la crédibilité des fictions que nous consommons, alors assurément, elle est fondatrice de la construction de nos imaginaires.
A certains égards, parler de fiction c’est parler de révolution.